Kristi Stassinopoulou

LA PRESSE newspaper, Montreal, Canada

Grèce antique et futur antérieur

ALAIN BRUNET

MIKIS THÉODORAKIS, Vangelis, Demis Roussos, Yanni… C’est tout? Sûrement pas, mais la musique grecque moderne est fort peu connue, force est de constater. Qu’en est-il de la plus actuelle? Ce soir au Spectrum, nous aurons droit à un échantillon probant.

Au bout du fil, Kristi Stassinopoulou parle un excellent anglais. Sur disque comme sur scène, l’Athénienne chante en grec, sa langue maternelle. Et elle ne s’exprime pas en costume d’époque, malgré la connotation folklorique de sa musique, qu’elle crée avec son mari, le multiinstrumentiste Stathis Kalyviotis, et qu’elle a présentée à Montréal une première fois il y a deux ans.

« Nous nous produisons à travers les réseaux liés aux musiques folkloriques ou aux musiques du monde parce que notre travail comporte des éléments traditionnels. Ce que nous faisons depuis 12 ans à travers plusieurs configurations orchestrales, c’est d’abord d’éviter tout préjugé à propos des catégories musicales», tient-elle à préciser. Avec raison, d’ailleurs: la musique de Kristi Stassinopoulou puise dans un passé lointain, se conjugue au futur antérieur.

« Ayant grandi en Grèce, souligne l’artiste, je tiens à témoigner de la tradition
rurale de mon pays. Il ne s’agit pas du fameux style rembetika, un folk urbain relié aux pauvres et rebelles de mon pays; la tradition rurale à laquelle je fais référence renvoie plutôt à des rites païens, propices à la transe. Reproduits depuis une éternité, ces rites s’adressent aux dieux de la Grèce antique et comportent des instruments anciens en voie de disparition -la cornemuse grecque, par exemple. Or, de jeunes musiciens grecs s’ affairent désormais à déterrer ces traditions musicales. Voilà une des composantes de notre travail. »

Kristi Stassinopoulou ne se limite pas au folklore rural et aux rites païens de l’ arrière-pays.

« J’approche la quarantaine, j’ai donc grandi avec le rock, comme la plupart des jeunes de ma génération – rock psychédélique des années 60 et 70, sans compter les groupes punk de la fin des années 70. L’électronique allemande de groupes tel Kraftwerk m’a aussi influencée. Non, je n’écoute pas Vangelis ! »

Notre interviewée rappelle qu’il n’était pas facile de souscrire à la culture rock au temps du régime des colonels, époque de son adolescence.

« La junte militaire misait alors sur le folklore local pour des motifs ultranationalistes. Résultat: tous les jeunes de l’époque détestaient la musique traditionnelle grecque. J’étais parmi les rares à la défendre… pour les bonnes raisons! »

En fait, Kristi Stassinopoulou considère avoir tiré avantage de la position de son pays, qu’elle juge centrale. « La Grèce, soutient-elle fièrement, est au carrefour des civilisations: l’Occident d’un côté, l’Orient de l’autre et l’Afrique en dessous. »
Ce qui confère à la musique de notre interviewée toutes les inflexions inhérentes à ce « carrefour de civilisations.» Encore faut-il en sortir…

« Nos musiques alternatives, admet la chanteuse, ne voyagent pas beaucoup car elles ne disposent que, de très peu de moyens. La Grèce n’est pas un pays très riche… Pour les musiciens alternatifs, il est déjà difficile de survivre sur place, alors voyager vous savez… Le gouvernement grec aide beaucoup le théâtre grec (depuis que la célèbre Melina Mercouri fut ministre de la Culture), mais la musique ne jouit visiblement pas du même soutien. »

On compte évidemment sur le couple Stassinopoulou/Kalyviotis pour ouvrir la voie…

KRISTI STASSINOPOULOU et son groupe se produisent ce soir au Spectrum, précédés de la formation gréco-momréalaise Epsilon.